Nous nous posons depuis quelques mois de façon plus pressante la question du témoignage et de l’évangélisation dans l’église ; j’aimerais vous proposer deux méditations sur l’exemple de Jonas, qui il me semble, nous invite à réfléchir à notre attitude devant Dieu avant de prendre la parole devant les autres.
Lecture Jonas chp. 1 et 2
Nous consacrerons une 1ère partie au résumé du parcours de Jonas dans ces 2 premiers chapitres, pour nous arrêter ensuite à quelques leçons spirituelles à tirer de ce cheminement.
Résumé et survol
Un homme qui fuit la présence et le commandement de Dieu
Un homme qui a les moyens, un homme qui paye le prix fort pour partir loin, pour ce voyage au long cours, vers Tarsis.
Littéralement il est écrit que Jonas “donne le prix du bateau“, ce qui peut suggérer qu’il fait plus que de seulement payer sa place, il affrète lui-même le bateau.
Un homme donc qui part dans la direction opposée à Dieu, qui s’embarque, histoire d’échapper à l’obéissance.
Le Seigneur lance un grand vent, une tempête, ce que l’homme ne peut maîtriser.
Jonas prétend contrôler son destin avec son argent, Dieu l’expose à l’incontrôlable, une mer démontée.
Dieu le confronte avec sa puissance.
Quel est le 1er réflexe sur le bateau ?
Chp 1 v 5 les cris, l’affolement puis on lance les objets, le chargement du bateau
Puis Jonas part se coucher.
Il était déjà descendu à Jaffa au v 3, là il descend un peu plus bas encore, au fond du bateau, à fond de cale, et il se couche en pleine tempête.
Puis il est réveillé par les marins.
Il lui faut déjà le secours des autres pour quitter son sommeil,
il lui faut le secours des autres pour quitter son voyage vers l’illusion, pour stopper sa fuite, loin de lui-même, et de Dieu, pour affronter la tempête.
V 12 : "Lancez-moi à la mer !"
Jonas n’en a ni la force, ni le courage, mais demande qu’on le fasse pour lui :“Lancez-moi “
Peut-on éviter d’envoyer un homme à la mer ?
Les marins ont peur de mourir, mais surtout ils ont peur d’être meurtriers, en lançant Jonas dans cette tempête.
Ils se sentent coupables d’agir ainsi.
Dans un 1er temps, ils essaieront d’éviter cette solution radicale. Ils tenteront par leurs propres moyens, à la rame, de gagner la terre ferme. Mais plus ils essaieront, plus la mer se déchaînera, impossible d’y arriver.
Finalement ils se décident à lancer Jonas à la mer ; c’est le moyen de sauver leur peau, et de sauver celle de Jonas aussi (nous y reviendrons).
Pour Jonas, il faut descendre encore, du bateau à la mer, puis de la mer aux entrailles du grand poisson.
Jonas dira dans sa prière : 2. 7 je suis descendu jusqu’aux ancrages des montagnes.
Plus bas, tu ne peux pas.
Aller jusqu’au fond.
Toucher le fond.
De là il touche l’abîme qui est le sien, il appelle au secours, et prie, tout entier tendu vers le temple sacré de Dieu, si loin de lui par la distance et à la fois soudain rapproché de lui comme il ne l’était plus depuis longtemps. Temple rendu accessible par le désir profond d’un homme d’être écouté, rejoint, sauvé, temple rapproché par le cœur d’un homme à nouveau affamé, assoiffé de Dieu.
Cette prière, lui fait reconnaître à la fois son besoin urgent d’un salut, et que ce salut vient de Dieu seul (2. 10) ; cette prière, écoutée par Dieu, le rejette enfin sur la terre ferme, vomi par le poisson, cette même terre ferme que les marins n’avaient pas réussi à atteindre.
Quelles leçons spirituelles tirer de ce récit ?
Sommes-nous conscients qu’il nous faudra lutter jusqu’au dernier souffle avec cette partie de nous-mêmes qui veut affréter le bateau pour partir à Tarsis ?
Sommes-nous conscients que la désobéissance fait partie de nos vies, et que cette désobéissance n’est rien d’autre que séparation radicale avec Dieu ?
A chaque fois que nous refusons le commandement de Dieu, petit ou grand, nous échappons à sa présence, nous fuyons loin de lui.
Nous nous achetons un billet pour Tarsis.
Nous nous opposons à Dieu, aussi radicalement que Tarsis à l’ouest (probablement le détroit de Gibraltar en Espagne) est à l’opposé de Ninive, à l’est (actuel Irak).
Pourtant même si ce geste est rejet de Dieu, l’homme espère tout de même encore la présence de Dieu dans le chemin qui le conduit vers Tarsis.
Nous l’avons lu, le navire sur lequel est embarqué Jonas est très religieux; un navire sur lequel chacun invoque son idole : “chacun se met à implorer son dieu.“ (1. 5)
Le fétiche, l’idole c’est un dieu que je peux maîtriser, que je contrôle à ma guise, que je peux manipuler.
Vivre une relation avec Dieu, c’est exactement le contraire. C’est rencontrer un Dieu souverain, libre d’agir comme il le veut selon sa bonté, auquel j’accorde le droit de diriger ma vie.
Dieu ne se maîtrise pas, il ne se transporte pas avec moi, là où je veux, quand je veux, y compris dans mes égarements.
Dieu est souverain et puissant, tel le grand vent de notre récit, incontrôlable, libre, et puissant.
Jonas le sait, il confessera même aux marins, au chapitre 1v9 : "Je crains l’Eternel, le Dieu du ciel qui a fait la mer et la terre."
Pourtant il ne veut pas vivre avec lui. Il s’est rangé du côté de ceux qui voguent vers Tarsis.
Question pour nous, pour moi ?
Comment faire la différence entre le supermarché spirituel, religieux et la quête spirituelle, la quête de Dieu, la quête du tout Autre ?
Dans le ministère que je m’efforce de vivre au milieu de vous, suis-je l’homme qui prêche l’obéissance et la repentance ou celui qui s’est laissé embarquer avec l’un ou l’autre sur le bateau qui va à Tarsis ?
Dans ma faiblesse et mon désir de plaire, combien il est facile de plutôt chercher à répondre aux aspirations religieuses de chacun, tenter de satisfaire et de m’adapter à vos désirs et finalement, de vous accompagner dans votre croisière vers Tarsis.
Combien il serait facile et désastreux -pour vous comme pour moi-, de devenir un homme de Dieu qui vous accompagne dans la consommation religieuse mais qui épargne à ses frères et sœurs de faire le choix de l’obéissance.
En effet, le danger est là de consommateurs qui se baladent dans la vie là où ils le veulent, parfois loin de l’obéissance et de Dieu, et qui de temps en temps, le dimanche se baladent dans le supermarché religieux du coin et qui font leur petit shopping spirituel, en quête des bonnes affaires, des bons coups, des meilleurs produits :
"Comment réussir, comment surmonter mes handicaps, comment résoudre mes angoisses ?"
"Pouvez-vous m’aider pasteur ? Peux-tu m’aider Seigneur ?"
Combien il est facile de, petit à petit, devenir ce pasteur, tel un directeur de succursale dans un point de vente d’articles religieux, ou comme responsable chargé du grand centre commercial religieux.
Vendre un petit dieu de poche à des consommateurs avides de religion, essayer de satisfaire leurs attentes et les laisser aller là où ils veulent.
Il est si tentant d’essayer d’embarquer Dieu et le pasteur sur le bateau que l’on a affrété pour aller vers Tarsis, d’embarquer Dieu sur ce bateau de nos fuites et de nos illusions, si tentant de demander l’aide du pasteur et de Dieu pour accompagner ce périple fou ; vous savez ce Dieu et ces pasteurs de poche, que l’on ne sort et réclame, qu’en cas de tempêtes ; par beau temps, pas besoin de les consulter...
Puis si tentant de demander à Dieu et à son pasteur de calmer la tempête à l’heure où elle vient -si précieusement en fait - menacer nos douces illusions sur nous-mêmes et sur Dieu.
Reconnaissons-le, notre désir le plus profond, le mien aussi, est de bénéficier du secours de Dieu et de son aide pour que chacun, nous puissions devenir notre propre dieu.
Reconnaissons que cette démarche pour religieuse qu’elle soit, est contraire à l’obéissance et à la foi.
Lorsque nous agissons ainsi, aucun désir ne nous porte véritablement vers Dieu, aucune soif de lui qui reconnaisse vraiment sa souveraineté sur nos vies, et notre besoin de lui abandonner tout notre être.
Non, tout ce que nous souhaitons c’est un petit dieu qu’on contrôle, qu’on aménage à sa sauce, un dieu de poche, transportable avec soi sur le navire de l’illusion de la vie, toutes voiles dehors vers Tarsis.
Un petit dieu qui nous ressemble ; tellement à notre mesure qu’il est inutile et impuissant.
Lorsque la tempête se lève, on comprend que quelque chose “cloche“ peut-être. Alors on essaye de réagir.
On crie vers Dieu, et comme les marins l’ont fait, on lance des choses ; on fait comme si ; on lance ce qui est périphérique en espérant que ce sera suffisant pour s’en tirer, en espérant que Dieu se contentera de ces petits réaménagements.
Comme les marins qui jettent leurs affaires à la mer, on abandonne à Dieu le superflu dans nos vies, on s’allège de quelques éléments en espérant que ça suffira à éviter le naufrage, le changement radical de cap, la conversion du cœur et puis on s’endort, satisfait de soi-même en se disant qu’on a fait le nécessaire.
Notre démarche vers Dieu ne se résumerait-elle pas souvent à ces allègements de pacotille sans rien changer à l’essentiel, sans don et abandon véritable de soi, sans changement radical de cap ?
Que faut-il lancer dans la tempête, que faut-il offrir à la tempête, que faut-il offrir au Dieu qui souffle puissamment sur notre vie ?
Pas seulement les objets, le chargement du bateau, mais l’homme.
Il faut arriver à l’essentiel, au cœur ; Dieu ne veut pas seulement ce qui entoure notre vie ; pour la sauver, pour la ramener, Dieu a besoin de notre être tout entier ; c’est ce qu’il faut lui donner, c’est ce que la tempête réclame, attend de nous.
Comme les marins l’ont fait pour Jonas, il faut d’abord une communauté humaine qui me réveille de mon assoupissement spirituel.
Il faut des gens qui viennent me trouver alors que je roupille en fond de cale et qui, questionnent ma vie. “Eh, toi, tu n’invoques pas ton Dieu ?“
Comme pour Jonas, ce que je n’ai pas la force de faire pour moi-même, trop préoccupé par ma fuite, je dois pouvoir l’attendre de ceux qui m’entourent.
Sommes-nous prêts à nous rendre ce service ?
"Lancez-moi dans la tempête", dira-t-il à ses compagnons de voyage.
Lancez- moi vers Dieu.
Je n’en ai pas la force, mais je sais intérieurement que c’est ce qu’il faut faire.
En effet, Dieu en lançant le grand vent, veut stopper la fuite vers l’illusion et la désobéissance et nous conduire à travers la tempête vers le poisson, le lieu de notre salut et de sa présence.
Dieu nous demande le courage de faire face à nos fuites, le courage d’engloutir nos illusions, le courage de faire face à notre dénuement, au prix souvent d’angoisses profondes. Mais c’est là le seul chemin qui conduit véritablement vers la vie.
Les marins hésitent, n’osent pas, redoutent que l’expérience de la tempête conduise Jonas à la mort.
Et nous hésitons souvent lorsque nous voyons quelqu’un s’égarer, s’éloigner de Dieu à le réveiller de ses illusions ou de ses égarements et à le lancer dans la tempête.
Comme les marins, nous avons peur qu’il se blesse, qu’il se tue dans cette confrontation avec lui-même et avec Dieu, peur d’être responsable “de la mort d’un innocent“ (v 14).
“Non c’est trop violent, il ne pourra pas y résister.“
Pourtant, aussi bouleversante et angoissante que soit l’expérience d’être jeté dans la mer déchaînée puis dans le ventre du poisson, il faut redire que ça ne tue pas. Il n’y a pas mort d’homme.
Ce qui est mortel et criminel nous dit Dieu, c’est d’éviter la tempête, c’est de laisser notre prochain voguer inconsciemment vers Tarsis, vers l’éloignement de Dieu, c’est de le laisser roupiller et moisir à fond de cale, sans le déranger, au nom de sa sacro-sainte liberté et de sa responsabilité individuelle.
C’est finalement être fraternel de réveiller l’autre, de l’interpeller, et de le lancer dans la tempête de Dieu, c’est le geste que l’on pourrait attendre les uns des autres dans une communauté.
C’est en fait être vraiment frère, sœur, que de lancer son prochain à la mer lorsqu’il en est arrivé là.
Vous le savez comme je le sais, la pratique régulière du péché nous rend impuissants, incapables d’une confrontation avec nous-mêmes et avec Dieu.
Alors s’il te plaît, toi mon frère, toi ma sœur, réveille-moi de mes illusions et surtout, lance moi vers le vent violent que Dieu a lancé vers moi.
Je me repens dans mes premières années de ministère de ne pas l’avoir assez fait.
Prions pour que nous sachions nous reprendre fraternellement, mais nous reprendre à temps.
Sommes-nous prêts à tordre le coup à nos illusions ?
Sommes-nous prêts à prendre les mesures qui nous affranchissent de l’illusion ?
Pourquoi devoir attendre le désastre, le naufrage, l’échec ?
La destruction des illusions est une discipline ; sommes-nous prêts à nous l’imposer, personnellement et communautairement ?
Sommes-nous prêts à dénoncer nos illusions, celle de notre respectabilité, celle de notre perfection, celle de notre indépendance, celle de notre obéissance factice pour nous reconnaître pécheurs devant Dieu, et là, là seulement, y recevoir la grâce ?
Sommes-nous prêts à la solidarité dans ce sens ?
J’ai besoin de vous dans ce sens.
Puis-je compter sur toi ? es-tu prêt à le faire avec moi, à m’aimer assez pour me rendre ce service ?
Être lancé à l’eau
Nous l’avons lu Jonas est lancé à la mer.
Cette descente dans l’eau ne nous renvoie-t-elle pas à l’expérience du baptême ?
À ce lieu et ce temps de notre vie où nous avons communié aux trois jours et aux trois nuits de la mort et de la résurrection du Christ ?
Dieu ne nous demande-t-il pas d’y revenir, chaque jour ?
Revenir à ce moment où nous avons reconnu notre fuite loin de Dieu, où librement, joyeusement, nous avons reconnu qu’il fallait radicalement changer de cap, où nous avons accepté de descendre dans la fosse, où nous avons accepté de reconnaître ce qui en nous appartient au séjour des morts et qu’il fallait faire mourir.
Revenir à ce moment où nous avons accepté que notre vie s’attachait à des futilités illusoires, à des vanités sans consistance, à des buées de néant (cf. la traduction littérale du ch 2. v9) ?
Oui, un jour dans notre vie, nous avons reconnu qu’il fallait, volontairement, se jeter à l’eau, qu’il fallait y aller, qu’il fallait joyeusement sacrifier cette vie faite d’illusions et de désobéissance pour vivre enfin de celle du Christ.
Nous l’avons fait une 1ère fois, et pourtant combien de fois depuis, avons-nous affrété le bateau pour Tarsis ?
Régulièrement il nous faut revenir au sens de cette 1ère expérience, et nous jeter dans l’eau du baptême, ou y être lancé par la communauté bienveillante de l’église.
Revenir à ce moment où, proches et conscients de notre faiblesse, de notre mort, nous nous approchons du salut de Dieu, affamés de Dieu et de son temple sacré.
À la fois si profondément conscients de ce qui nous éloigne de Dieu, et tout en même temps prêts à crier de toutes nos forces vers son temple sacré.
Quand avez-vous pour la dernière fois appelé Jésus de toutes vos forces ?
Quand avez-vous crié à lui, sans autre recours que lui pour vous sauver ?
Jonas l’a compris, prier c’est s’adresser au vrai Dieu, plus l’idole de poche que l’on sort précipitamment en cas de tempête, mais le Dieu souverain auquel on confie toute sa vie, vers lequel on crie de toutes ses forces, depuis le ventre du poisson.
Prier c’est invoquer le grand Dieu, radicalement différent, tout Autre, seul Tout Puissant, seul capable de me tirer de l’abîme.
Prier nous oblige à faire face à ce que nous ne pouvons pas gérer (notre péché) et à le confier à Dieu, seul Libérateur, seul Sauveur.
Es-tu prêt au baptême, es-tu prêt à descendre dans l’eau ?
Pour la 1ère fois ou par fidélité à cette 1ère fois, encore ce matin ?
Seule cette prise de conscience peut nous ramener debout, sur la terre ferme, comme Jonas l’a vécu, vomi par le poisson après être passé par l’expérience radicale de la conversion et du salut.
Conclusion
Avant d’aller à Ninive, il faut se savoir citoyen de Ninive.
Jonas à travers son voyage vers Tarsis, a commencé à comprendre -c’est le cas en tous cas lorsqu’il est dans le ventre du poisson- qu’il était de Ninive.
Avant d’être prophète à Ninive, peut-être Jonas devait-il accepter qu’il était de Ninive, citoyen de la désobéissance et du péché.
À l’heure où nous nous posons la question de l’évangélisation dans l’église cette leçon n’est-elle pas primordiale à entendre ?
Sais-tu que tu appartiens à Ninive ?
Acceptes-tu que tu es de Ninive, citoyen de cette ville qui fait le mal ? citoyen mauvais aux yeux de Dieu, pécheur de la grande ville ?
Comment abordes-tu les autres ?
Avec la supériorité et l’orgueil de celui qui sait, ou avec l’odeur encore perceptible de ton récent séjour dans le ventre du poisson, avec la voix cassée de celui qui, à chaque heure, crie au secours vers son libérateur ?
Avant de nous adresser aux autres, je crois qu’il est urgent de faire monter notre cri vers le temple sacré de Dieu.
Le veux-tu ou préfères-tu continuer ton pèlerinage religieux vers Tarsis ?